Les audiences au palais, c'est comme à la sécu, il faut prendre son ticket et attendre quelques heures pour quelques minutes d'entretien qui ne débouchent sur rien. Malgré la connaissance de cette fin, les trois visiteurs du jour voient une importance particulière à être là.
Michel : "Bon, il se grouille, Bébert, on n'a pas que ça à faire !"
Gérard : "Moi si ! Mais c'est pas grave, je vais être solidaire quand même."
Michel : "Ouais, il y a intérêt ! Tu sais qu'on risque notre place, là, quand même."
Gérard : "Comment ? Ça s'est vu, qu'on a foiré la saison ?"
Michel : "Ben, tu as vu les journaux : ils parlent de Keller, Puel ... Si on ne réagit pas, on va se faire jeter. C'est pour ça qu'on vient aujourd'hui solliciter un entretien."
Francesco : "Ecoutez, pour ce qui est du domaine sportif, je fais tout mon possible et les joueurs me le rendent bien, leurs prestations sont plus que satisfaisantes, l'équipe va mieux que bien, sans la poisse incroyable qu'on a subi, on serait champion derrière Lyon (mais pour les rattraper, ce n'était de toute façon pas possible, à cause de l'héritage Deschamps)."
Gérard : "Ouais, c'est vrai, c'est un gros nul, ce Deschamps ! Quand je pense qu'on aurait pu garder Grax, vraiment, il exagère !"
Michel : "Par contre, si ça ne vous dérange pas trop, avec le Prince, c'est moi qui parlerai et vous, vous fermerez vos gueules. Sinon, c'est moi qui vous vire, et dès ce soir."
Francesco : "Tiens, tant que je vous ai, vous savez quand on joue contre Lyon ?"
Michel : "Ah ça, j'en sais rien. Dès que j'ai Aulas au téléphone (et il ne m'appelle qu'en PCV), il m'insulte et raccroche aussitôt."
Gérard : "J'avoue, c'est un peu de ma faute, je lui ai dit qu'on pourrait le jouer pendant les demi-finales de Champions League vu qu'il serait éliminé en quart comme les autres années. Ça, il a pas aimé, il m'a dit qu'il allait me briser, qu'il connaissait du monde à Paris, qu'il allait les prévenir et que ça allait chier pour ma gueule."
Michel : "Et alors ?"
Gérard : "Ben, il y a Thiriez qui m'a appelé."
Michel : "Et qu'est-ce qu'il a dit ?"
Gérard : "Au début, qu'on devait tous être amis. Après, j'ai décroché à la troisième phrase donc je ne sais pas mais maintenant que vous me le rappelez, je vais regarder sur lequipe.fr si le match a été casé."
Francesco : "Attendez, vous voulez dire que vous n'en savez rien alors qu'il vous l'a dit ?! Si ça se trouve, on l'a déjà perdu par forfait."
Michel : "Bof, de toute façon, on va perdre et eux, ça les encombre, alors autant que ça se passe comme ça."
Gérard : "Non, non, je vous rassure, ça ne peut pas être ça, il y aurait des journalistes qui m'auraient posé des questions. J'en ai parlé avec Guy Adam, normalement, ils mettent au courant, quand on a fait une boulette ridicule et irréversible."
Michel : "Mais bougre d'andouillette, les journalistes, tu sais très bien qu'on les a mis en face de Sonia Diaz pour que les seules questions qu'ils posent soient les disponibilités de notre responsable de la communication pour un rendez-vous privé !"
Gérard : "Mais c'est de la faute à l'autre, d'abord ! Thiriez, à chaque fois qu'il me parle, je ne comprends rien. Déjà, les moustachus, ça me fait peur, je suis obligé de regarder ailleurs quand il me cause, en plus, je ne connais pas les trois quarts des mots qu'il dit. C'est pour dire, la dernière fois, à une réunion à la Ligue, pendant un cocktail, je lui ai demandé où étaient les toilettes et je n'ai rien compris de sa jactance !"
Michel : "Et alors, qu'est-ce qu'on fait, maintenant ?"
Gérard : "Ben, j'ai profité d'un moment où personne me regardait pour faire discrètement dans une plante verte en plastique."
Michel : "Mais non, pour le match de Lyon, ducon ?!"
Albert : "Vous vouliez me voir ?"
Gérard : "Oui, est-ce qu'un moustachu, ça vous fait peur, à vous aussi ?"
Albert : "Pardon ?"
Michel : "Non, non, rien. Le problème, c'était qu'on a appris dans la presse que vous travaillez à faire venir Marc Keller et Claude Puel et qu'ils seraient ici cette semaine."
Albert (gêné, se gratte la nuque) : "Ah, vous avez appris ça, hé, hé, ben, c’est, hé, hé, voilà, quoi !"
Francesco : "Au fait, vous avez noté, vous aussi, l'incroyable malchance qui nous accable et l'héritage déplorable laissé par Deschamps ? Vous conviendrez alors qu'avec les points perdus ainsi, on serait dans le trio de tête, quitte à user de symétries composées dans le classement. Je ne suis pas le mauvais cheval, vous savez ..."
Albert : "Voilà, c'est Poullain ! Keller, il vient pour remplacer Poullain ! Vous pouvez rentrer chez vous, vous ne craignez rien."
Gérard : "C'est qui Poullain ?"
Michel : "Je ne sais pas. Retire lui son salaire, il viendra se plaindre dans mon bureau, je verrai alors qui c'est."
Francesco : "Mais, et Puel ?"
Albert : "Non, mais Puel, c'est un ami, c'est pas pareil ... c'est pour mon goûter d'anniversaire qu'il vient ! Voilà, mon goûter de un an de règne, d'ailleurs vous êtes invités. Alors, rassurés ? Je peux y aller, donc."
Michel : "Ouf, on a du cul, on peut le dire."
Gérard : "Ah ça ouais, être invité au goûter alors que c'est même pas cette semaine, l'anniversaire, ça, c'est de la chance !"
Quant au goûter, il réunit en catastrophe la famille (en fait, des comédiens pour jouer ces rôles, histoire que Stéphanie ou Ernst-August ne fassent pas de gaffes) et des proches et, bien sûr, le trio magique ainsi que Claude et Marc.
Claude : "Quand même, cette réception, cette comédie, vous pouvez m'expliquer ?"
Stéphane : "Oh oui, prince, expliquez-nous dans quelle histoire extraordinaire vous nous entraîner ! C'est d'ailleurs une habitude dans votre famille puisqu'en 1768, la duchesse du Berry était en villégiature sur le Rocher et ..."
Albert : "J'explique brièvement et cesse de m'interrompre, le nain frisé, tu me pompes l'air, tiens, tu ne veux pas allez voir à Menton, si j'y suis."
Stéphane : "J'y vais de ce pas, votre seigneurie !"
Albert : "Pfiouuuu, il est pénible, lui, mais à un point ... Bon, je vous explique : je vous que vous rejoignez le club en tant que directeur sportif et entraîneur mais comme les titulaires du pouvoir actuel l'ont appris, je suis obligé de ruser pour qu'ils ne se doutent de rien."
Claude : "Et là, alors que vous avez posé nos contrats sur la table, ils ne se doutent de rien ?"
Albert : "Non. Mais rassurez vous, si vous venez, ils dégagent aussitôt. Mais tant que j'ai personne de sûr, je suis bien obligé de leur faire croire que je compte sur eux, sinon, ils risquent de tout foutre en l'air exprès (si vous me permettez l'expression)."
Marc : "Ecoutez, monseigneur, ce sera un grand plaisir de travailler ici et, je ne vous le cache pas, surtout, de quitter Strasbourg."
Albert : "Parfait, puisque nous sommes d'accord sur les termes du contrat, il ne reste plus qu'à signer."
Marc : "Lu et approuvé. Voilà, je suis chez vous l'année prochaine. Il ne me reste plus qu'à trouver le président pour démissionner et je suis à l'AS Monaco. Comptez d'ici un mois."
Albert : "Il vous faut un mois pour trouver votre président ?"
Marc : "Pas le président, le président pour démissionner. Selon les tâches, le président, il change. Quand j'ai besoin d'argent, je dois aller voir Ginestet, quand je veux organiser les activités des supporters, je dois trouver Gindorf et pour les annonces à la presse, je me réfère à Afflelou. Vous savez, Strasbourg, c'est Marseille sans les résultats."
Albert : "C'est pour cela que vous l'homme de la situation. Et vous, Claude ?"
Claude : "Je ne sais pas encore, vous savez, à Lille, j'ai une situation stable, des joueurs à mes genoux, un projet à long terme ..."
Albert : "Mais pas de stade."
Claude : "Certes, mais, sauf votre respect, monseigneur, nous avons quand même une pelouse."
Albert : "On en a une aussi, maintenant ! Perez a creusé quelques crevasses mais, dans l'ensemble, elle est très bonne."
Claude : "Ecoutez, je suis touché par toutes les marques d'intérêt que vous me manifestez, mais je ne peux pas encore prendre ma décision."
Albert (à genoux) : "S'il vous plait, monsieur Puel, ne me laissez pas Guidolin, je veux un vrai bon entraîneur ! Dites moi ce que je dois faire que vous veniez, et je le ferais tout de suite !"
Claude : "Monseigneur, ma mission à Lille n'est pas finie, c'est pourquoi, par loyauté envers eux, je ne peux pas les laisser tomber. Ce n'est pas une question de gages à me donner, je suis conscient et vraiment très flatté de l'intérêt que vous me montrez mais c'est trop tôt. Vous pouvez faire l'impossible, aller au Pôle Nord, me ramener des perles de pluie qui viennent d'un pays où il ne pleut pas, bouffer des haubans ou montrez votre cul et vos bonnes manières aux passants ou je ne sais quel autre extrait de Jacques Brel, bref, vous pouvez toujours essayer ..."
Albert : "Très bien, je vais vous montrer que quand j'ai de la volonté, je vais au bout, quitte à donner de ma personne. Je vous tiendrai au courant, monsieur Puel, croyez moi."
Gérard : "Tiens, c'est quoi, ces papiers, sur la table ?"
Albert : "C'est rien ! C'est rien ! C'est ... euh ..."
Marc : "C'est le livre d'or, que nous venions de signer."
Albert : "D'ailleurs, monsieur Puel, si vous voulez bien ..."
Claude : "Il se trouve, monseigneur, que je n'ai pas de stylo."
Gérard : "Moi, j'en ai un, si vous voulez."
Claude : "C'est bien aimable à vous, mais je n'arrive à lire dans ma tête qu'avec mon stylo et je comptais bien sûr lire ce qu'il y a de marqué avant que je ne le paraphe."
Albert : "Ce n'est pas grave, je vous le laisse et vous me le remplirez chez vous."
Gérard : "Et pourquoi il y a plusieurs feuilles, comme ça, avec des trucs écrits déjà avant."
Marc : "C'est un livre d'or personnalisé, mais il ne faut pas dire aux autres ce qu'il y a de marqué sur le sien, ce n'est pas du jeu, sinon."
Albert (tendant une serviette en papier à Gérard) : "Tout à fait, d'ailleurs voici le vôtre."
Gérard (lit le papier) : "«Buffet Lenôtre.» Alors, ça, ça me fait hyper plaisir, vous ne pouvez pas savoir. Tiens, je vais le remplir tout de suite."
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